Partenariat Etat-Industrie au service de l’efficience du MCO terrestre
Par Jean-Paul Lejeune
Consultant Défense Espace Sécurité, CS Communications & Systèmes
*** Une version de cet article sera publiée dans le numéro 3 de “Soutien Logistique Défense” à paraître en octobre 2010.
L’expérience “est le nom que chacun donne à ses erreurs“, constatait Oscar Wilde . Du dicton, fruit de l’observation de nos pères aux modifications apportées aux derniers drônes livrés à l’armée de Terre, toute connaissance permettant une amélioration de la performance est le fruit de l’expérience. De nombreux experts se sont exprimés sur le retour d’expérience et lors du dernier séminaire du GICAT en mars 2009, l’importance des échanges de données entre le monde industriel et le monde étatique via les systèmes d’information de soutien qui constituent son système d’irrigation, a été soulignée à plusieurs reprises.
Aussi, sans réinventer des concepts dans lesquels l’armée de Terre est en pointe en matière doctrinale [1], nous a-t-il paru pertinent d’examiner certains facteurs clés de succès à faire converger utilement pour rapprocher les structures d’emploi des matériels, de l’industrie afin d’en optimiser le soutien.
Objectifs et enjeux
Le retour d’expérience est une activité ancienne traduisant les “leçons apprises” de l’expérience au sens anglo-saxon de son acception : il sera observé ici en termes d’efficience concourant à l’amélioration continue des matériels et équipements et à la maîtrise des coûts de soutien en :
- proposant une meilleure participation voire intégration de l’industrie au soutien terrestre,
- fluidifiant les partenariats Etat – Industrie permettant de mutualiser l’exploitation des retours d’expérience technico opérationnels.
Concrètement, il s’agit d’imaginer toutes les opportunités qui seraient offertes aux divers acteurs du soutien si :
- l’information de gestion de configuration était toujours pertinente, à jour et disponible,
- l’information de maintenance était précisément adaptée aux tâches à exécuter,
- les rechanges et les coûts d’immobilisation des stocks étaient minimisés par un partenariat des fournisseurs dans une chaîne logistique intégrée,
- le traitement du retour d’expérience était précis, significatif et aisément disponible pour les concepteurs et les gestionnaires de soutien,
- les évolutions étaient faciles à gérer.
Gestion de cycle de vie et retour d’experience
Le management du cycle de vie s’étend de la conception à l’élimination des équipements et matériels. Il fait notamment appel aux disciplines de gestion de configuration(s) pour administrer les évolutions et/ou modifications des articles de configuration durant la totalité de leur cycle de vie. Ce qui permet de mesurer les écarts entre les configurations appliquées et les configurations applicables dans des logiques de conformité ou de navigabilité.
Le soutien du cycle de vie lui, exploite les informations événementielles (faits techniques et opérationnels) permettant d’élaborer une base de connaissances des retours d’expérience affectant les équipements.
A cet effet, il met généralement en œuvre des outils de gestion de la relation client/suivi des réparations/reconfiguration (CRM/MRO) [2] et de soutien du cycle de vie des équipements et matériels désormais normalisés ISO et agréés OTAN.
Le retour d’expérience [3], élément de ce soutien, est habituellement constitué d’un ensemble de processus cycliques, continus et itératifs permettant :
- de recueillir, analyser et conserver les constatations et observations,
- d’en tirer des propositions d’évolution et/ou de modification,
- de valider ces propositions et d’en assurer la diffusion pour leur application,
- de contrôler l’exécution et de s’assurer de l’adéquation aux constats et/ou aux besoins.
Le retour d’expérience technico-opérationnel constitue ainsi un élément de la gestion du cycle de vie d’un produit, il s’appuie sur des processus organisés et normalisés et est mutualisable avec les acteurs concernés, notamment ceux de l’industrie.
L’objectif essentiel de la démarche consiste en fait à tirer les enseignements pertinents des observations de comportement des équipements techniques pour satisfaire aux enjeux de maîtrise [4] :
- de la sûreté : connaissance des performances des équipements participant à la sûreté d’installations sensibles,
- de la disponibilité : établissement de bilans de comportement et engagement d’actions correctives d’amélioration,
- des coûts de soutien : établissement de bilan technico-économiques sur le comportement des équipements permettant d’engager les actions d’anticipation, d’optimisation des politiques de maintenance, de réduction des coûts de soutien.
afin d’être en capacité de prolonger la durée de vie des équipements et d’apporter des éléments d’assistance à la conception des équipements futurs.
Dans le cadre du maintien en condition opérationnelle (MCO) du milieu terrestre, le périmètre utile du retour d’expérience technico-opérationnel (Rexto) [5] peut être identifié selon deux axes majeurs :
1. celui du cycle de vie des produits et/ou articles de configuration, en service opérationnel assuré :
- dans les Forces (CFT),
- par l’industrie via des contrats de services,
2. l’unification et la convergence autour de :
- valeurs de transparence et de partage des échanges et services entre partenaires,
- méthodes, procédures, normes et spécifications communes,
- outils de traitement communs ou partagés,
- partenaires pertinents : SIMMT, DGA, industriels public (SMITer) et privés.
Le retour d’expérience technico-opérationnel (Rexto) est ainsi un outil essentiel de capitalisation des connaissances du cycle de vie des matériels, équipements et systèmes. S’inscrivant dans une démarche qualité, il participe à leur amélioration continue.
Une nécessaire démarche intégrée et normalisée
Un constat général s’impose depuis de nombreuses années sans que les mesures appropriées soient encore totalement entrées en application pour limiter les dérives constatées : la multiplication et la dispersion des systèmes d’information de soutien [6]. Ils sont le plus souvent réalisés de manière indépendante, propriétaire et sans préoccupation d’intégration fonctionnelle à leur environnement, conduisant le plus souvent à des problématiques palliatives d’interopérabilité difficiles voire impossibles à résoudre.
Cette “atomisation” impacte évidemment le traitement des faits technico-opérationnels de retour d’expérience qui ne sont, dès lors, ni structurés, ni normalisés et par voie de conséquence non échangeables, au sein des structures de soutien de milieu et encore moins avec son industrie partenaire.
Idéalement pourtant, des stratégies séquentielles cohérentes ont été mises en place :
- démarche générale de modernisation de l’Etat, appuyée sur l’élaboration d’un référentiel général d’interopérabilité et la consolidation des comptes publics autour de Chorus [7],
- stratégie ministérielle de réforme du MINDEF ayant pour objectifs d’assurer la maîtrise des coûts de MCO et la convergence des systèmes d’information afin d’en garantir la cohérence et d’en réduire le nombre,
- restructurations consécutives à la Révision générale des politiques publiques (RGPP) qui se traduisent pour le milieu terrestre, par la création de la SIMMT et du SMITer, le resserrement du dispositif de soutien et l’allègement des engagements techniques.
C’est à partir de ces stratégies de cohérence qu’il semble envisageable de définir les axes d’effort à privilégier pour assurer un soutien du cycle de vie des équipements, efficient et mutualisable entre les acteurs pertinents.
Méthodes et outils
Au plan méthodologique, la démarche conceptuelle pourrait utilement reposer sur un socle normatif référent s’appuyant sur :
- le référentiel général d’interopérabilité interministériel, déjà cité,
- la démarche d’urbanisation du Ministère (MADIOS) [8],
- l’adoption des spécifications de soutien logistique en usage dans l’industrie de Défense (ASD [9] : S1000D, S2000M, S3000L, S5000F,…) et à l’OTAN (NAMSA),
- l’adoption des normes internationales de gestion de cycle de vie (ISO 10303) agréées OTAN (STANAG 4661),
- la mise en œuvre de progiciels [10] et de systèmes d’échanges correspondant aux meilleures pratiques de l’industrie.
C’est ainsi qu’en matière d’échanges, le milieu aéronautique, sous l’impulsion de la mission MMAé [11] et de l’EMA joue le rôle de défricheur de tendances structurantes à l’occasion de la réalisation du système d’information MCO aéronautique de la Défense [12].
Il s’agit, pour l’essentiel, de mettre en œuvre :
- la spécification 2000M (ASD), de traitement intégré de données de gestion logistique des matériels et équipements militaires, transposée en mode client/fournisseur (UN/CEFACT) sous forme e-business (ebXML),
- la norme ISO 10303 – AP239 (communément désignée PLCS [13]) agrée par l’OTAN pour l’élaboration des données d’échange (DEXs0 [14] à caractère technique (configurations, Rexto).
Ces choix structurants sont de nature à faciliter , à terme, des échanges standardisés avec les partenaires:
- du milieu aéronautique Défense (armée de l’air, aéronautique navale, composante aéroterrestre, DGGN, Sécurité civile, Douanes et droits indirects),
- de l’industrie (via le futur portail BoostAerospace du GIFAS/ASD).
Dans une phase ultérieure, il est loisible d’imaginer que les diverses spécifications de l’ASD, développées complémentairement de la norme PLCS soient concurremment mises en œuvre, notamment la spécification 5000F [15] en cours d’élaboration et dédiée au Rexto, pour assurer la cohérence de traitement des données et opérations de soutien.
Axes d’effort suggérés
La nouvelle architecture du MCO terrestre [16] qui se met en place s’inscrit dans le droit fil des dernières orientations de modernisation avancée du soutien au sein de la Défense. Toutefois les marges de manœuvre sur le système d’information actuel, bien que modernisé, étant limitées [17], il semble délicat d’opérer le rapprochement envisagé avec l’industrie, en l’état.
En effet, cinq types principaux de relations concernant les matériels en service [18] sont à ce jour identifiables:
- acquisition des équipements / matériels / systèmes,
- approvisionnement initial / réapprovisionnement de rechanges,
- management du cycle de vie,
- prestations de soutien sous forme de contrats de services,
- élimination /démantèlement /dépollution /cession /recyclage.
En outre, la multiplicité et la diversité des partenaires industriels (1400 fournisseurs) [19], l’hétérogénéité du niveau d’équipement des SI partenaires sont synonymes de complexité et de difficultés ayant un impact sur les coûts et délais.
Fonctionnellement et à l’instar du milieu aéronautique (portail BoostAerospace), il serait envisageable d’atteindre les objectifs de rapprochement entre le milieu terrestre et l’industrie en adoptant une démarche innovante, minimisant l’impact sur SIM@T. Il s’agirait dès lors de :
- fédérer :
- les partenaires industriels de rang 1 et la DGA autour d’un portail d’échanges et de services partagés, également accessible aux PME/PMI sous-traitantes,
- les systèmes d’information [20]des titulaires de contrats de services,
- les éventuels outils isolés de surveillance de l’état et de l’utilisation des équipements et systèmes (HUMS),
- offrir un ensemble complet de services : SCM (gestion des approvisionnements) [21], e-achats (place de marchés industrielle), PLM/PLCS (gestion du cycle de vie) [22], CRM/MRO (relation clients, maintenance, réparations), échanges/sécurité. Cette offre permettait notamment à l’autorité publique (SIMMT) la mise à disposition de services standardisés de gestion et de traitement du Rexto auprès d’un futur titulaire de contrat de service et de bénéficier de la flexibilité d’une réversibilité contractuelle,
- optimiser l’interopérabilité avec SIM@T par un lien unique sécurisé et normalisé via un système d’échange universel [23].
L’illustration par l’exemple
Pour illustrer partiellement ces propositions il a paru judicieux de se saisir d’une opportunité actuelle. En effet, la DGA a notifié, il y a quelques mois, un marché d’acquisition et de soutien d’une première tranche de 53 véhicules chenillés-armés à haute mobilité (VHM) à BAE Systems Hägglunds [24].
Dans l’industrie de Défense les fabricants cherchent à accroître leur engagement dans une démarche de service de soutien inclus à la fourniture. De leur côté certains gouvernements encouragent la prise en charge du soutien par l’industrie.
Cette concomitance requiert de nouvelles solutions de management des informations afin de gérer les configurations des produits tout au long de leur vie opérationnelle. C’est ainsi que BAE Systems Hägglunds a retenu la démarche PLCS pour développer des services enrichis et réduire les coûts, en fournissant :
- une information de conception fiable et individualisée,
- un mécanisme pour disposer d’un retour d’informations événementielles.
Les services offerts par cette société ont été désignés “Through Life Capabilities [25] – TLC”, lesquels s’appuient sur la solution “share A space” d’Eurostep [25], autre société suédoise.
Dans le contexte actuel de réorganisation du MCO/T, il n’est pas sans intérêt d’observer que le partenaire de référence du soutien de ce véhicule pour de nombreuses années ait d’emblée proposé une solution adossée à la norme ISO 10303-AP239 (PLCS).
Il apparaît ainsi que la démarche de soutien retenue par le fournisseur du VHM est cohérente avec les orientations proposées ici. Ce constat pourrait être de nature à conforter les pistes de réflexion existantes qui ne doivent toutefois pas s’affranchir d’une démarche méthodologique préalable s’inscrivant dans le cadre du développement du MCO terrestre :
- examiner les expériences de structures comparables (DE&S britannique [26], SASPF allemand ou de la SIMMAD) voire les recommandations de la MMAé,
- urbaniser spécifiquement les fonctions de traitement et d’échange des informations de Rexto avec les partenaires concernés [26],
- mettre en oeuvre les outils et normes en vigueur dans le milieu industriel, de Défense et à l’OTAN (NAMSA), permettant d’unifier les données échangées,
- créer, comme suggéré plus haut, un portail de l’industrie européenne des armements terrestres (e-European Army Industry) :
- fédérant les acteurs de premier rang concernés,
- offrant les services de retour d’expérience attendus, notamment aux PME/PMI,
- assurant l’interopérabilité via une interface unique et normalisée avec le SIM@T.
Conclusion
La démarche proposée ici nous paraît cohérente avec :
- la stratégie et l’organisation du MCO terrestre,
- les exigences de convergence des systèmes d’information de soutien, au sein des SIOC, tel que définies par l’État-major des armées,
- les nécessités d’alignement sur les normes, spécifications et bonnes pratiques de l’industrie,
- les besoins de partage et de mutualisation de traitement des informations de Rexto entre les acteurs pertinents,
- les nécessités d’ouverture vers le secteur industriel et notamment les PME/PMI.
Elle est également flexible car peu impactante sur SIM@T et nul doute que le forum d’échanges crée par le GICAT serait disponible à l’approfondissement de la réflexion sur sa pertinence et les modalités de sa mise en oeuvre avec ses partenaires de l’armée de Terre. Elle est de surcroît confortée par le choix structurant opéré par le partenaire du soutien du VHM. Enfin, elle semble réaliste et réalisable car alignée sur les grandes orientations du ministère et en cours de réalisation au sein du milieu aéronautique.
Il faut toutefois être bien conscient que cette démarche ne pourra être mise en œuvre qu’à la condition que l’armée de Terre soit intimement convaincue qu’elle en retirera un accroissement significatif de l’efficience du soutien au service de la performance des Forces.
Notes de bas de pages et références
[1] Centre de la doctrine d’emploi des forces (CDEF – http://www.cdef.terre.defense.gouv.fr/default.htm) intégrant la division recherche et retour d’expérience (DREX) qui publie ses Cahiers du retour d’expérience (RETEX – http://www.cdef.terre.defense.gouv.fr/publications/cahiers_drex/cahier_retex.htm).
[2] CRM/MRO : Customer Relationship Management /Maintenance Repair Overhaul
[3] selon le CDEF/DREX
[4] selon André LANNOY_Techniques de l’Ingénieur BM5011 Avril2004
[5] le retour d’expérience technico-opérationnel (Rexto : Rex étant l’acronyme de retour d’expérience dans l’industrie) est à distinguer du retour d’expérience politico-militaire des engagements de forces (RETEX) tel que défini par le CDEF/DREX.
[6] on préférera la notion de SI de soutien (SIS) à celle de SI logistique car :
- plus représentative de l’intégration des processus complexes participant au soutien,
- apportant une meilleure visibilité à l’activité de soutien,
- la notion de SIL peut être légitimement perçue comme réductrice, voire péjorative.
[7] Système d’information financier de l’Etat, outil de la Direction générale des Finances Publiques (DGFiP)
[8] MADIOS : Méthodologie d’administration des données d’interopérabilité opérationnelle des SIOC (systèmes d’information d’opérations et de communication)
[9] ASD (ex AECMA) : Aerospace and Defence Industries Association of Europe à laquelle adhère le GICAT.
[10] c’est notamment le cas de l’ERP (PGI) “noyau interministériel commun” adopté par le ministère du Budget pour Chorus, associé à un système d’échanges paramétrable le rendant universel.
[11] MMAé : Modernisation du MCO aéronautique
[12] COMP@S en cours de développement au profit de l’acteur de référence du MCO aéronautique (SIMMAD)
[13] PLCS : Product Life Cycle Support
[14] DEXs : Data Exchange protocol élaboré avec le concours d’Eurostep
[15] S5000F : appelée Operational and Maintenance Data Feedback (OMDF)
[16] Cf. Le big-bang du MCO de l’armée de Terre (DSI n° 56 – Février 2010)
[17] exigences fonctionnelles
[18] sous réserve d’inventaire plus détaillé
[19] 1400 fournisseurs qui ne sont pas tous prestataires de soutien et impliqués dans le retour d’expérience
[20] systèmes d’information de systèmes d’armes (SISA) incluant le cas échéant les outils de surveillance de l’état et de l’utilisation des équipements et systèmes (HUMS : Health and using monitoring systems)
[21] SCM : Supply Chain Management (Gestion – intégrée – de la chaîne de soutien)
[22] PLM : Product Lifecycle Management
[23] système d’échange paramétrable (à l’instar de celui retenu pour les projets CHORUS et COMP@S), complété par l’Espace partenaire (EP) , sas d’échanges sécurisés entre le milieu Défense et l’extérieur.
[24] Présent à EUROSATORY Hall 6J201 – Out H11
[25] TLC qu’on peut traduire par “Capacités (de soutien) tout au long de la vie (des équipements)
[26] Eurostep : société référente de mise en oeuvre de la norme ISO 10303 (PLM/PLCS)
[27] Defence Equipment and Support ayant remplacé la Defence Logistic Organisation
[28] Le DCMAT (futur DC SIMMT) est responsable du quartier fonctionnel MCO Terrestre (QF_MCO/T) de la zone fonctionnelle logistique (ZF_Logistique) en qualité de MOA délégué de l’EMA/SLI. L’urbanisation du domaine Terre est déjà bien engagée sous maîtrise d’œuvre experte du Centre de pilotage des systèmes d’information de l’armée de Terre (CPSIAT).








